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Les mots et les images

Un film d’actualités tourné en 1949, montre François Chalais, en chemise blanche, le visage un peu pâle mais résolu, affrontant en duel le cinéaste Willy Rozier. Il sera légèrement blessé au bras par l’épée de son adversaire. Cette querelle personnelle s’est arrêtée là, mais François Chalais a poursuivi son combat de journaliste reporter sur bien des fronts, fasciné par les grands destins d’aventuriers et d’écrivains, comme ceux de Kessel, Hemingway ou Garry. Avec "Reflets de Cannes" et "Cinépanorama", la couverture, durant 15 ans, du festival de Cannes l’a rendu célèbre, mais Cannes, "c’est mon côté dents-blanches, haleine-fraîche" dit-il.

En fait, il a commencé sa carrière comme journaliste et correspondant de guerre au journal "Carrefour" (1944/1952), l’a poursuivie parallèlement au "Parisien Libéré" (1945) puis au "Figaro Dimanche", à "Équipe" (1949/1950) et à "Cinémonde". De 1953 à 1968, il a parcouru la planète, comme grand reporter pour la télévision ; ("Cinq colonnes à la une", "Panorama", "Sept jours du monde", "Les Coulisses de l’exploit"). En 1968, il quitte la télévision pour la radio et devient durant huit ans à Europe 1, chroniqueur des spectacles. Il revient à la presse en 1976, comme critique dramatique pour France Soir, puis critique cinématographique pour le figaro Magazine jusqu’en 1987. Pendant tout ce temps, il a trouvé le moyen d’écrire dix romans, quatre livres de souvenirs, un essai, un pamphlet et une pièce de théâtre.

Un homme de parole

Passionné,"le vieux loup solitaire" s’est marié, sur un coup de foudre devenu permanent, avec Mei Chen, une jeune indochinoise venue le remercier d’un reportage à Hanoï sous les bombes, reportage qui avait fait quelques bruits en 1968. Chevalier de la légion d’Honneur, titulaire de la Médaille de la résistance, Officier des Arts et des Lettres, lauréat 1975 de l’Académie Française pour son roman "Garry", l’homme est inclassable et dérange : catalogué plutôt à droite, il proteste et se déclare de la gauche du cœur, de la liberté : attention c’est un croyant mais d’aucune chapelle. Il n’appartient à aucun clan, et ses amis sont partout. Ses ennemis aussi.

C’est un homme de caractère, qui aime que les autres aient du caractère aussi. Ses questions sont toujours un peu acides et provocantes. "J’ai vécu au contact de la vérité", dit-il pour se résumer. Comme reporter, côtoyant les puissants comme les plus démunis, il a rendu compte, à travers mille histoires vraies, de la réussite ou de la misère des gens. Certains disent que le timbre très particulier de sa voix les fait frémir, je pense que c’est parce qu’elle n’a jamais menti.

Les images et les mots

Journaliste, écrivain, réalisateur, chroniqueur, l’homme sait tout faire. Cinéma, Révolution, Littérature, Guerre, Théâtre, François Chalais est aussi un admirable conteur : vous êtes assis en face de lui, et tout d’un coup, il tire impromptu de sa mémoire un récit qui vous donne l’envie de rire et de pleurer à la fois. Dans ses récits des plus grands bouleversements historiques, il y a toujours une aventure humaine, même la plus humble, qui donne la clef.

"Je n’ai jamais vu que les gens que j’ai voulu rencontrer". Heureusement François Chalais était un homme curieux… Inspiré de la matière de ses livres de souvenirs ("Les Chocolats de l’entracte" - 1972, "La Peau de l’arlequin" - 1975, "Tir aux alouettes" - 1985, "Et toi derrière toute chose" - 1989), basé sur les reportages et films dont il a été l’auteur, illustré par les archives de la télévision, c’est un véritable panorama en images sur les vingt premières années de l’ORTF, que nous vous proposons. Il est brossé à travers les portraits d’une douzaine de personnalités, commentés par le journaliste de presse, de radio et télévision qui les avait rencontrées. Par ces portraits tout en finesses ou au vitriol selon le cas, François Chalais dissèque quelques uns des phénomènes de la vie politique et culturelle qui ont marqué la France de cette époque.

Le document confronté au recul du temps devient une leçon de journalisme : c’est que l’histoire ne se promène pas avec un écriteau : "attention, ceci est un évènement historique" remarque François Chalais qui a aussi fait sienne la maxime : "n’avoir pas de chance pour un journaliste est une faute professionnelle". Il était là ou il fallait être et au bon moment. Aujourd’hui où le journalisme est quelque fois confondu avec la façon de se mettre en scène, il faut regarder ces moments de télévision pour se convaincre que c’est le sujet qui est important et que le talent de François Chalais, c’était de le prendre au sérieux, même quand il avait affaire avec des gens qui ne l’étaient pas.

Gilles Nadeau